Ce jour-là, j'avais pas la patate.
Je ne savais pas trop ce qu'il se passait, ni comment ça allait tourner. Je composais. Et comme toute personne qui prend le risque de l'écriture, c'est parfois douloureux. On peut écrire sur
plusieurs sujets, et de plusieurs manières, ce n'est pas nouveau. Mais le pari le plus risqué -et celui qui donne le résultat le plus profond- c'est d'oser se retourner, et écrire. C'est risqué,
parce que ça peut être douloureux, donc décourageant. Risqué, parce que ça met en péril votre bien-être nouveau. Oui, c'est prendre le risque de foutre en l'air un long chemin parcouru. Mais, au
bout du compte, c'est accepter de voir la vérité et, cela, je crois que peu de gens le font vraiment, quand ils écrivent. Ils peuvent se retourner pour faire ressortir la haine, se retourner pour
critiquer négativement, se retourner pour déformer sans le vouloir, se retourner pour se souvenir, se retourner pour beaucoup de choses. Mais peu se retournent pour revivre, en toute objectivité.
Je crois que ça relève presque de l'écriture sous hypnose, en fait. Je dois avoir une capacité forte pour m'auto-hypnotiser (!), parce que le résultat, c'est que je revis véritablement les
moments, je les éprouve, j'entends les sons, je sens les odeurs et je perçois. Ca demande d'avoir une imagination forte (à prendre au sens philosophique, comme toujours quand je parle
d'imagination, cf cours de philosophie sur l'imagination, plus précisément oeuvres d' Ibn Sina). Et une imagination forte, c'est pas facile à gérer au quotidien, c'est très envahissant, peu
contrôlable, et c'est juste souvent déprimant.
Et donc, ce jour-là, je me suis dit: "Allez, N., bordel, une oeuvre véritable, véritable.... il suffit que chaque mot ait un sens, que chaque tournure soit vraie, subtile et mature, pas comme si
tu ne savais pas du tout écrire".
Alors j'ai remonté le temps, les conditions étaient réunies pour, et je me suis mise au calme, bien fatiguée (ça aide!), et j'ai mis certaines musiques. J'ai laissé mariner, je suis partie de ce
monde..... et je suis revenue, j'ai coupé la musique, et j'ai écrit la mienne.
Après, il était l'heure de te rejoindre. D'une certaine manière, ça tombait à pic, j'avais qu'une envie: me blottir dans tes bras, te serrer très fort et pleurer. J'avais l'idée et l'impression
sotte que je n'aurais même pas besoin de parler. Comme si venir dans tes bras t'ouvrirait toutes les portes de mes pensées sans que je n'ai à exprimer le moindre mot. Et jusqu'au bout j'y ai cru.
J'ai cru que tu sentais, que tu devinais, que tu savais ce qu'il se passait.
Le chemin pour te rejoindre me paraissait durer une éternité. Je tentais tant bien que mal de me retenir de pleurer comme une gosse.
Quand enfin je t'ai vue, contre toute attente, je ne voulais plus du tout me blottir dans tes bras. Je souhaitais même l'inverse: que tu tiennes tes distances. Je sentais bien que je devenais
froide, absente et distante. J'aurais voulu te dire que ce n'était pas ce que tu croyais, non. Ce n'était pas que je ne voulais pas que tu m'approches, ce n'était pas que je ne voulais pas sentir
ta main sur mon épaule, ou ta main dans la mienne. Je ne le voulais que trop. Mais quand j'ai senti tes deux mains se poser fermement sur mes épaules, au-dessus de moi, comme pour débuter un
massage, j'ai dû serrer très fort les yeux pour ne pas pleurer et me répeter: "non non non non, pense à autre chose, la mer, le soleil, une chanson, tiens, cette chanson, "cette ooooodeuurrr de
boiiiis"". C'en était quasi douloureux. J'avais juste envie de te dire "lâche-moi".... Mais je pouvais pas le faire, je pouvais pas te parler comme ça alors que tu n'y étais pour rien. Tu ne
l'aurais pas compris, et tu te serais sentie rejetée.
Ta présence était sûrement le meilleur soutien dont je pouvais disposer, mais je ne pouvais pas me laisser aller, par pudeur, parce que j'ai une manière quelque peu singulière de gérer mes
émotions. Ceux à qui ça ne plaît pas diront que ça s'appelle "jouer la comédie" (oui, il paraît que je suis la meilleure comédienne, pour ces choses-là). Je pense que ceux qui disent cela ne
savent pas de quoi ils parlent. Moi, j'appelle ça "pudeur", et "intériorisation". Je ne dis pas que c'est bien, mais je dis que je fonctionne comme ça et que c'est ce qui fait que "tout à coup",
ça tombe: on ne peut pas intérioriser à vie. Je n'ai aucun problème pour m'exprimer, aucun problème pour dire ce que je ressens. La fierté n'est pas un problème.
Mais pleurer, c'est une autre histoire. Je suis d'un naturel hypersensible. Je peux pleurer pour des choses qui vous paraîtraient n'être rien, alors que pour moi, cette petite chose va faire écho
à celle-ci qui va faire écho à celle-là, et c'est parti... Alors, avec le temps, on apprend à intérioriser, à être un peu plus pudique (tout le monde ne mérite pas de vous voir pleurer, ni
d'avoir accès à vos pensées), pour ne pas pleurer devant n'importe qui, parce que "n'importe qui" pense qu'on pleure pour "n'importe quoi", et se pose des questions et nous les pose sans aucune
pudeur, et on sait par avance qu'on ne voudra pas gaspiller de salive pour leur expliquer des choses qu'ils ne comprendraient pas.
Tu es loin d'être n'importe qui, évidemment, mais on était entouré de plein de "n'importe qui". Alors c'était pas possible. Désolée.
J'aurais voulu tout expliquer, même en rentrant, j'aurais voulu te parler. Mais à peine tu me prenais dans tes bras que je ne faisais que pleurer, lorsque j'ai compris que, là, je ne pouvais plus
me retenir et, après tout, ça ne servait strictement à rien que je me retienne... j'étais avec toi, j'étais en sécurité, avec une personne qui ne portait aucun jugement (et quand bien même, les
jugements des gens m'ont rarement importée tant qu'ils ne venaient pas me faire chier). C'est vrai, après tout, j'étais avec quelqu'un qui n'était pas du genre à se glorifier de me voir pleurer,
comme si c'était un cadeau, un privilège ou enfin le moment de se sentir au-dessus. J'étais avec quelqu'un qui pensait à moi avant de penser à elle. J'étais avec quelqu'un de sain d'esprit.
Tu as attendu, patiemment. Tu n'as pas dit grand chose. Quand tu m'as demandée des explications, je ne me sentais pas de le faire: je craignais que tu le prennes pour toi. Et, quand enfin je
m'étais calmée, sans la moindre envie de pleurer - comme si tout s'était évaporé, était dénué de sens et n'était plus vecteur de douleur - je n'ai plus voulu donner d'explications: parce que
j'allais mieux, parce que, malgré tout, je sentais qu'en parler pouvait me faire pleurer à nouveau.
L'explication est simple. Elle liée à l'après-midi que je venais de passer, à l'écriture. C'est aussi liée à la fatigue, certes, au fait que je n'ai le temps de rien, que je me sens débordée par
mes 2 vies et demie! Parce que je voyage trop. Parce que si je m'écoutais, je ne dormirais pas pour consacrer ce temps à l'écriture et la composition.
Ce retour dans le passé n'a pas été fait à moitié, comme tout chez moi d'ailleurs. Et ça m'a ramenée à cette dure réalité: l'humanité est morte. Elle n'existe plus - a-t-elle déjà existé? Dans
quelle culture l'humanité existe t-elle? En Europe, elle existe? Existe t-elle sans conditions?
J'avais envie de te dire que tu ne savais pas ce que c'était.... que tu ne savais pas ce que c'était de s'investir dans une relation pendant 2 ans, d'être prêt à tout pour la sauver, d'avoir
gravi et explosé sans avoir froid aux yeux les obstacles qui pointaient leur nez, parfois sans penser une seule seconde à soi, parfois dans la douleur, que tu ne savais pas ce que c'était de
s'être sacrifiée pour l'autre, d'avoir cru en l'autre bien plus que ses proches, d'avoir partagé des moments on ne peut plus fort, d'avoir aimé sans relâche, à en crever, à en avoir mal, pour
qu'au bout du compte, le seul moyen que l'autre - qui a éprouvé ces choses mutuellement - trouve pour moins souffrir, et pour s'en remettre, soit de te considérer comme le mal incarné, de te haïr
le plus fort possible, de te construire une réputation tellement tirée par les cheveux (auprès de gens qui ne te connaissent pas, bien sûr, parce que sinon ils risqueraient de savoir que c'est
faux ou amplifié), de faire comme si rien n'avait jamais existé, pas même toi, et j'en passe. Au début, ça fait rire, tellement c'est absurde. Mais, dans le fond, avouons que c'est gravis.
C'est dur de se rendre compte comme les gens sont prêts à tout pour éprouver moins de douleur, et pour faire croire aux autres qu'ils n'en éprouvent pas. Dur de voir qu'ils sont prêts à mentir et
à se mentir pour avoir l'air fort. dur de voir qu'ils font passer tout ça devant des liens privilégiés et forts. Ils sont prêts à faire un lavage de cerveau. Ils sont prêts à nier l'humanité. Ils
sont prêts à effacer le passé, comme s'il s'effaçait vraiment... Ils sont prêts à déconstruire les liens indestructibles et éternels. Ils sont prêts à inventer n'importe quoi. Ils sont prêt à
vous diaboliser, à tel point que si je ne me connaissais pas, j'aurais franchement peur de me rencontrer! Et, probablement même que je me détesterais sans me connaître. Ouf, je me connais. Ouf,
tu me connais. Ouf, vous me connaissez.
Alors, tu comprends, à l'approche de notre anniversaire à toi et moi, y a des choses qui refont surface, plus ou moins parce que je les cherche, parce que je ne cherche pas à les éviter, les
camoufler, les étouffer, les nier, les faire disparaître. Parce que le passé est constitutif de ma personne. Parce que le mettre de coté, c'est le meilleur moyen de le voir resurgir par hasard,
un jour, sans avoir rien réglé, alors qu'on croit avoir tout réglé et être passé à autre chose. Tu sais que ce n'est pas mon genre. Tu sais que quand Emilie se réveille tout à coup en me disant
"Tu avais raison, en fait, je viens de réaliser que", après quasi 3 ans de silence, ça me fait juste pitié, j'ai juste l'impression d'avoir perdu mon temps, et j'ai juste envie de dire "Tant
mieux pour toi. Maintenant, tu m'excuseras, mais j'ai des choses à faire".
Je prends conscience que peu de gens considèrent les liens humains comme je le fais. J'essaye de les considérer avec lucidité, amour, objectivité... comme on le ferait quand les proches sont
morts. Oui, c'est là, tout à coup, qu'on veut bien voir les personnes telles qu'elles sont réellement, c'est là qu'on veut bien voir leurs qualités. Claire le disait, et je suis d'accord avec
elle. Sauf que je n'attends pas que les personnes soient mortes pour les considérer comme des humains, des êtres chers parfois malgré moi, des êtres qui disparaîtront un jour, ou que
j'abandonnerai un jour "en raison d'un départ pour une durée éternelle".
Face à ce constat que les gens font et défont les liens - quitte à le regretter plus tard, ou pas -, j'ai du mal à me sentir bien en permanence dans une relation de couple... Parce qu'après tout,
à quoi ça sert de construire, de s'investir, quand on voit le beau résultat final? Je ne veux m'investir qu'avec des humains, des vrais humains (pas des robots déguisés en humains), des humains
intelligents, qui ont conscience de ce que la vie est, de ce que l'amour est, de ce que les liens sont, de ce que l'humanité est, de ce que la mort est (oui, ça aide dans les rapports
humains, croyez-moi, tout -même les plus gros problèmes, les plus grosses disputes, les plus grandes souffrances, les plus grandes trahisons -, tout est rikiki à côté de ça, à côté de la mort, et
c'est juste dingue de ne jamais le réaliser...); des gens qui sont au-delà des questions de fierté, des questions de réputation, qui n'ont rien à prouver à personne, ni à se
prouver...
Je préfère de loin "jouer la comédie" par pudeur, plutôt que jouer la comédie par vanité.
Et je crains que le monde soit bien différent de ce que j'avais imaginé, de ce que je continuais d'espérer. Je crains qu'il soit bourré de gens vaniteux (même parmi ceux qui manquent de confiance
en eux, même parmi les "modestes", etc). La vanité n'est pas toujours à attribuer à des gros péteux vous savez. Souvent, c'est pas écrit sur le front.
Je crains que cette réalité ne me rattrape de plus en plus souvent et me sorte de mon envie permanente d'aimer les gens, de semer l'amour où je le peux et, étrangement, le mépris aussi - le
mépris des inhumains.
Je crains de ne pas être en mesure d'avoir des enfants plus tard, car je ne le ferais que si je respecte les souhaits et l'idéal de "la petite N.". Je ne le pourrais autrement. Et pourtant, ceux
qui me connaissent bien savent que, pour moi, avoir des enfants, et un souhait qui m'est cher, très cher, peut-être trop cher. Mais si je ne suis pas (du verbe suivre!) "la petite N.", je risque
d'être très malheureuse, et donc de rendre mes enfants peu heureux, peut-être, je ne sais pas. Cela, je ne le souhaite pas.
Voilà tout.... voilà tout ce qui m'est passée par la tête ce soir-là.
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